Compte-rendu de procès: de la taule pour un feu de poubelle?

Compte-rendu subjectif de la comparution immédiate d’un Gilet Jaune interpellé le samedi 02/02.

J. (27 ans, habite dans le Lot-et-Garonne) a été interpellé cours de l’Argonne à 18h30 pour avoir « allumé un sac poubelle sur des rails du tram et endommagé un boîtier »

Il est accusé de : « Dégradation ou détérioration du bien d’autrui par un moyen dangereux pour les personnes et Participation à un groupement formé en vue de la préparation de violences contre les personnes ou de destruction ou dégradations de biens communs. »

Plaignant : Keolis

Un gars entre dans le box vitré, il a l’air blême, épuisé, intimidé. Il sort de 48h de garde-à-vue.

Le président de séance lit le témoignage d’un policier : « C’est celui avec l’écharpe de l’OM qui a allumé la barricade. » puis demande à J. s’il accepte d’être jugé : « Oui bien sûr ».  Le gars est poli, a une attitude soumise. Son casier est vierge, l’avocat de Keolis pense demander entre 2000 et 3000e, l’indemnisation sera décidée plus tard. J. travaille en intérim et gagne autour de 400euros par mois, sa compagne est au chomâge, leur enfant de 5 mois est handicapé.

« J’ai mis le feu, je ne sais pas pourquoi… j’ai fait le con. Je suis désolé, je regrette. J’ai compris la leçon. » J. ne conteste rien, son ton est sincère, il attend que ça passe.

Le procureur comme galvanisé se lance dans une tirade assez surréaliste.

Il commence par parler de l’ami de J., lui aussi interpellé à un autre moment, se met à poser des questions à l’accusé à propos du contenu du sac de son ami, J. semble déconcerté. Il s’agit de questions autour d’un appareil photo, J ne semble pas au courant, personne ne voit où le proc’ veut en venir, il embraye. Il entame alors une pseudo-analyse politique du mouvement Gilets Jaunes en désignant deux types de manifestations :

« La manifestation qui a un début et une fin dont on peut percevoir une expression politique. La deuxième partie réunie à Pey Berland n’est constituée que d’individus là pour contester la République, les institutions et les forces de l’ordre. »

Il utilise ensuite une allégorie complètement hallucinante, debout, mi-cynique, mi-furax.

« On revoit chaque samedi ce même vieux film des cow-boys contre les indiens où les indiens assaillent à coups de flèches les diligences des cow-boys. »

Nous, on a toujours été du côté des indiens dans les western.

 

Dans son procès verbal J. a mentionné n’avoir « aucune revendication politique ». Le procureur le relève, c’est le détail qui semble faire déborder le vase. Le visage rouge, un rire un peu délirant le prend. « Si vous n’avez aucune revendication politique vous n’avez rien à faire ici [dans la manifestation]. Les casseurs doivent être les payeurs. » (ça ne vous rappelle rien?) S’ensuit un hommage aux familles des vitrines et des distributeurs de billets très émouvant.

L’attitude de désolation de l’accusé semble exaspérer le procureur au plus haut point, encore un gars qui ne sait pas trop ce qu’il fait là, s’est laissé emporter par le mouvement, s’est masqué à la hâte avec une écharpe bleu turquoise… Le procureur le sait très bien, les flics n’arrivent pas à choper ceux et celles qu’il veut. Ceux et celles qui s’organisent, qui savent, qui connaissent la police et la justice… Il est furieux, l’accable. J. regarde ses pieds, dit qu’il est désolé, qu’il ne sait pas ce qu’il lui a pris.

« La barricade était là, il y avait du feu partout, je sais pas pourquoi j’ai fait ça… »

 

Le procureur demande 6 mois ferme avec mandat de dépôt, 6 mois de sursis avec mise à l’épreuve + obligation de travail + réparation des dommages.

L’avocate semble sonnée par la peine que requiert le procureur. Sa plaidoirie est courte mais convaincante, elle insiste sur le fait que J était entouré de plus de 100 personnes, que son casier est vierge, qu’il n’était pas « équipé », n’a pas opposé de résistance et a de suite reconnu les faits. Elle s’attarde sur le profil du gars, touchant, un peu paumé qui a « juste » cramé un sac poubelle au milieu d’une rue vide.

Une écharpe bleu turquoise au milieu des 100 personnes en noir quoi.

Délibération : Coupable.

Travaux d’intérêts généraux de 120 heures à faire sur 18 mois, 3 mois ferme si pas effectués. Renvoi le 9 juin pour l’indemnisation à Keolis.

J. libération sur son visage. Il s’adresse au président de séance, gueule d’enfant :

« Vous ne me reverrez plus jamais ici monsieur, je ne participerai plus jamais à une manifestation. Au revoir, bonne journée, merci ! »

 

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