A propos de collapsologie et de Deep Green Resistance.

La collapsologie est selon Servigne et Stevens une « approche transdisciplinaire systémique »1 étudiants les limites du développement humain capitaliste face aux frontières planétaires, le paradoxe d’une demande infinie face à un (éco)système fini2. L’ambition de la collapsologie est de : mettre en avant l’idée d’un effondrement inévitable ; l’étudier selon tous les angles scientifiques possibles (écologie, géopolitique, philosophie, sociologie, art, etc.) mais également mettre en perspective les effondrements du passé avec l’effondrement global à venir qui se joue dans le présent.

Quand on parle de l’effondrement -en collapsologie- on ne parle que de l’effondrement de la civilisation humaine (ou des conditions environnementales qui permettent le développement et la survie de la société humaine dans sa configuration civilisationnelle actuelle). La collapsologie est donc une réflexion sur la catastrophe, la gestion, la prévention de la catastrophe. Elle permet donc de donner aux gouvernements des clefs de gestion des « risques »3 et d’adapter les politiques publiques aux nouveaux risques.

Le philosophe Frédéric Neyrat disait dans sa « Biopolitique des catastrophes »4 que «  la catastrophe est aujourd’hui l’ultime promesse que nos sociétés semblent encore capable de tenir ».

La collapsologie étudie donc ce risque ultime, risque global de l’effondrement civilisationnel.

Neyrat écrit aussi que face à des prédictions prophétiques de l’effondrement, les populations habituées aux vains avertissements apocalyptiques des monothéismes peinent à les prendre en compte. « Ou bien vous êtes fondamentaliste, et l’idée d’une catastrophe globale peut sembler plutôt plaisante; ou bien vous n’y croyez pas, on vous a déjà fait le coup »5, si la vision climato-sceptique connaît une forte critique il faut selon moi remettre en question la vision inverse : celle qui célèbre la catastrophe.

Une critique de la collapsologie

La question est de comprendre pourquoi peut-on voir la collapsologie comme héritière d’une pensée anthropo-centrée et se concentrant sur l’affrontement face aux frontières ?

Ce courant de pensée nommé alternativement « anti-tech » ou « anticiv » (pour anti technologie et anti civilisation) propose une critique de la collapsologie dont le postulat de base est de penser la catastrophe non pas comme l’effondrement de la civilisation capitaliste mais comme cette civilisation en elle-même. Ce courant d’idée semblent puiser son raisonnement dans une critique anarcho-primitiviste classique qui chercherait à se réactualiser, se repenser face à la crise environnementale actuelle. Le mouvement politique « Deep Green Resistance » est aujourd’hui une des principales voix politico-théorique de ce retournement dialectique au sujet de la notion d’effondrement. Selon les acteurs de ce mouvement, et leurs références, la vision anticiv « se base sur la compréhension de ce que la civilisation industrielle est fondamentalement destructrice et qu’elle est ultimement vouée à s’auto-détruire. »6 pour cela ils puisent dans un corpus de critique du capitalisme qui montre la permanence d’une vision de l’effondrement à venir dans la pensée politique : « des anarchistes naturiens de la fin du 19ème siècle à de nombreux écologistes du 20ème siècle […] en passant par les situationnistes, les auteurs de l’Encyclopédie des Nuisances, et bien d’autres (Bernard Charbonneau, Jacques Ellul, Ivan Illich, etc.), beaucoup nous ont averti et nous avertissent depuis longtemps de l’insoutenabilité de la civilisation industrielle. »7 .

Le mouvement politique « Deep Green Resistance » est aujourd’hui une des principales voix politico-théorique de ce retournement dialectique au sujet de la notion d’effondrement. Selon les acteurs de ce mouvement, et leurs références, la vision anticiv « se base sur la compréhension de ce que la civilisation industrielle est fondamentalement destructrice et qu’elle est ultimement vouée à s’auto-détruire. »6 pour cela ils puisent dans un corpus de critique du capitalisme qui montre la permanence d’une vision de l’effondrement à venir dans la pensée politique : « des anarchistes naturiens de la fin du 19ème siècle à de nombreux écologistes du 20ème siècle […] en passant par les situationnistes, les auteurs de l’Encyclopédie des Nuisances, et bien d’autres (Bernard Charbonneau, Jacques Ellul, Ivan Illich, etc.), beaucoup nous ont averti et nous avertissent depuis longtemps de l’insoutenabilité de la civilisation industrielle. »7 .

Dans cette vision, considérer l’effondrement comme la catastrophe perpétue le paradigme de la civilisation destructrice. En effet, si la civilisation industrielle -c’est-à-dire la « culture dominante »- ne considère pas le « monde naturel  comme primordial»8 elle ne peut que le détruire, car la seule chose primordiale à la civilisation industrielle « c’est elle-même, son propre fonctionnement, sa croissance, son développement, ses industries, etc. »9. En opposition à cette culture dominante autodestructrice, DGR développe une vision fondamentaliste de la nature.

« L’effondrement de la civilisation industrielle est une solution, pas un problème. La santé de la biosphère est ce qu’il y a de plus important. »10

Un fondamentalisme qui peut mener à des appels à provoquer la catastrophe, dans tous les cas stopper la « civilisation » avant qu’elle ne fasse plus dégâts… c’est par exemple la position de David Holmgrem figures du mouvement « permaculture » Anglo-Saxon11. Selon Nicolas Casaux (figure de proue du mouvement DGR en France) la collapsologie telle que défendue par Servigne et Stevens en plus d’être concentrée sur les causes de l’effondrement de la civilisation, est aussi une pensée des privilégié.e.s parmi l’humanité. « Beaucoup de leurs questions tournent autour d’un « nous » ou d’un « on » qui désigne quelques habitants des pays riches qui redoutent la fin de leur mode de vie destructeur, basé sur l’exploitation systématique de tout une myriade d’autres, d’autres êtres humains et d’autres espèces. […] Là encore, plutôt que de se soucier du sort de ces autres, actuellement exploités, torturés ou tués par le fonctionnement normal de la civilisation industrielle, c’est du futur des leurs que ces privilégiés du monde se soucient avant tout. »

Et si Casaux reconnaît que Servigne et Stevens prennent en compte les inégalités environnementales comme facteurs de la « destructivité de la civilisation industrielle », il nuance cet aspect en indiquant que la réception de l’ouvrage de ces derniers (cf plus haut) a fait peu de cas de ces réflexions pour n’en laisser qu’une : « [une] critique écologique expurgée de toute considération liée à la critique sociale »12. C’est-à-dire que cet ouvrage offre la collapsologie à ceux qui font dans la « gestion de crise permanente ». Comprenons les politicien.ne.s, les ONG et globalement toutes celles et ceux qui conçoivent l’écologie sans concevoir l’anticapitalisme.

« Ici, c’est parmi les concepteurs et les agents des programmes de développement […] qu’est apparue une minorité de dissidents maison – certains se feront même « objecteurs de croissance » – qui commenceront à « lancer l’alarme » sans cesser de garder un pied, ou de placer leurs amis, dans les institutions, leurs colloques, séminaires et think tanks. […] Scénario « gagnant-gagnant » : les uns procuraient les arguments technico-scientifiques dont les autres étaient avides pour pouvoir parler le même langage ; eux-mêmes, rejoints par les environnementalistes de stricte obédience qui avaient trouvé plus vite encore à qui parler dans les grandes organisations internationales, incarnaient cette représentation de la « société civile » indispensable à toute stratégie de lobbying institutionnel. En tout cas, n’en déplaise aux amateurs de critique-fiction mélodramatique et conspirative, cette relève dans « la caste cooptée qui gère la domination » s’opère au grand jour, tapageusement orchestrée, « exposée sur la scène du spectacle ».13

Nous sommes donc face à une critique de la civilisation où « les quelques objets que monsieur tout le monde utilise au quotidien le lient à l’exploitation d’une multitude d’individus et d’endroits du monde (endroits constitués d’autres individus non-humains, végétaux, animaux, etc.), dont il ignore à peu près tout, et que de cette ignorance des conséquences réelles de son mode de vie découlent les horreurs les plus diverses et les plus insoupçonnées. »14, c’est-à-dire une civilisation industrielle qui nous renvoie, nous force sans cesse à l’exploitation y compris dans la réalisation des besoins les plus simples. La civilisation est ici vue comme un système reposant tout entier sur la destruction de la nature, son appropriation et sa destruction par l’homme.

La collapsologie « accepte de “penser” avec les catégories et dans les termes qu’a imposés la vie administrée 15» , c’est-à-dire qu’elle évolue dans le cadre de l’hégémonie dominante, elle n’existe qu’à travers la science dans ses normes fixées par les dominant.e.s, puisque les collapsologues s’appuient uniquement sur des productions scientifiques reconnues. Casaux fait valoir l’argument que cette vision scientifique « risque de donner l’impression que puisque les choses sont mesurées et mesurables, alors elles sont d’une certaine manière maîtrisées et maîtrisables. » 16

La réception des travaux des collapsologues dans les médias font preuves pour Casaux (et pour nous) que c’est un discours en accord avec la pensée dominante, discours qui ne remet pas en cause les positions de dominations et la civilisation industrielle. Cela participe clairement à la mise en avant de solutions de type « capitalisme vert », d’autant plus dangereuses qu’elles prolongeraient la durée de vie de la civilisation. Prolongement de la catastrophe exploitant de nouveaux espaces et de nouvelles ressources pour la création comme la production des « technologies vertes »… Métaux lourds et panneaux solaires = ❤ ?

« Les initiatives d’individus du monde riche cherchant à augmenter la résilience de leurs communautés (façon villes en Transition) à l’aide de panneaux solaires et d’éoliennes industrielles ne feront qu’appuyer l’extractivisme des États et des corporations et l’exploitation d’esclaves modernes à travers le globe et surtout dans les pays pauvres. »17

Les collapsologues, leurs lectrices et lecteurs sont plus préoccupé.e.s par comment supporter l’idée de l’effondrement dans leur confort de privilégié.e.s pendant que les autres animaux (humains et non humains) souffrent réellement. A ce titre la collapsologie n’est qu’une forme scientifisée du discours sur les inquiétudes et le narcissisme des privilégiées de la civilisation, typique du cadre idéologique du suprémacisme humain18.

« Il est incroyablement indécent que des Blancs de la classe moyenne étalent au grand jour qu’au milieu de tout ce qui précède, ce qui les accable, eux, […] c’est quelque chose qui ne s’est pas encore produit, et dont personne ne sait quand (et même si) il va se produire, c’est la perspective de la fin de la société industrielle »19.

Il est intéressant que dans la conclusion de sa tribune attaquant frontalement la collapsologie, Casaux reconnaisse le fait que « Pablo Servigne et Raphaël Stevens, […] suggèrent de temps à autre que l’effondrement de la société industrielle sera une sorte de délivrance.Cette ambivalence, cette incapacité à savoir ce qui constitue une catastrophe, de la civilisation industrielle ou de son effondrement, se double d’une incapacité à tenir un discours clair et cohérent sur ce qui est à entreprendre. »

Malgré cette nuance à ses yeux, « en l’état des choses, la collapsologie renforce l’identification toxique de la plupart des gens qui vivent au sein de la civilisation industrielle à cette culture mortifère, au lieu d’encourager leur identification au monde naturel. Ainsi, elle sert les desseins destructeurs de l’État et des médias grand public, de leur propagande, de la culture dominante, bien plus qu’elle ne sert la planète et toutes les espèces vivantes. […] »20.On constate là le développement d’une vision binaire, proche du fondamentalisme dénoncer par Neyrat. DGR se réclame du « camp de ceux qui luttent contre la « guerre contre le monde vivant21 » que mène la civilisation industrielle »22.

La civilisation est donc dans cette pensée une « superstructure culturelle » visant à l’annihilation ou au moins l’assujettissement d’un « monde naturel/vivant » aux services de ses intérêts. Dans ce cadre la collapsologie n’est que la science étudiant les contradictions de la civilisation ainsi que sa confrontation aux frontières physiques. Une science cherchant le moyen de repousser les limites, cherchant les possibilités de la survie de la civilisation destructrice.

La collapsologie est donc ici non pas une science de la catastrophe mais une science au service de la catastrophe.

Source image : earthfirstnews

Une critique réactionnaire & naturaliste

La critique portée par Nicolas Casaux, et la critique anticiv plus généralement peut être remise en cause et cela pour plusieurs raisons. Tout d’abord certains de ses arguments font appels à des sentiments réactionnaires, notamment dans la critique qui est faite de l’idéologie du progrès23. Si l’idée de progrès peut à juste titre être remise en question, et que le débat de définition du progrès est loin d’être clos, cela ne doit pas être au profit d’une vision idéaliste de la nature et du passé. Pourtant en s’attaquant au réalisateur et écrivain Cyril Dion (on t’aime pas non plus Cyril), Nicolas Casaux argumente de la façon suivante : « Paradoxalement, cette peur du monde naturel est une caractéristique évidente des modernes, des civilisés, qu’ils projettent sur les peuples des cultures autochtones et sur le passé de l’humanité afin de se rassurer eux-mêmes en confortant leur mythologie du progrès. » Si cette argumentation est entendable et qu’une idée « passéophobe » selon le néologisme de Casaux est bien produite par certains tenants du développement durable. Ceux-là mêmes qui défendent toujours l’idée de progrès et de croissance.

L’argumentaire devient problématique lorsqu’il verse dans une vision essentialisante et culturaliste des populations du passé : associant les cultures autochtones à des civilisations du passé. Ces cultures sont tout aussi modernes que les notres, leurs développements économiques sont certes différenciés mais leurs choix de vie actuels et leurs développements ne sont pas séparables de leurs relations avec la civilisation industrielle occidentale particulièrement en raison des méfaits de la colonisation et du capitalisme de conquête.

«[…] hors de la civilisation et avant la civilisation industrielle, avant les hautes technologies, de nombreuses populations humaines ont très bien vécu, en bonne santé, des vies relativement longues, en travaillant peu (voire pas du tout selon ce qu’on considère comme étant ou non du « travail »), en mangeant à leur faim, et en vivant en harmonie avec leur environnement, et certainement pas dans un état de peur permanent, […] » 24

On retrouve dans cet argumentaire une théorie de l’ « homme à l’état de nature » profondément réactionnaire et ancrée dans une pensée occidentale. Un renversement symétrique de la pensée occidentale dominante n’est pas changement de paradigme… Faire des « non-civilisés » des hommes ayant une forme de supériorité sur « les modernes, les civilisés » dans leurs rapports à la nature n’est qu’un argument réactionnaire classique, celui de la communauté naturelle et équilibrée s’opposant à la société moderne.

« Avant la naissance des premiers États, il y a plusieurs milliers d’années, l’humanité vivait de manière plutôt paisible. D’autre part, la civilisation, l’État et le capitalisme ont créé d’innombrables formes de violence, toutes plus insidieuses les unes que les autres, qui n’existaient pas auparavant. »25

Cet autre argument reprenant Charles Tilly26 fait valoir l’idée qu’avant l’état et le capitalisme il existait une société humaine sans violence et sans domination.  Si cette idée est séduisante, elle est critiquable d’un point de vue historique puisque des guerres semblent exister avant la formation des premiers états et du capitalisme27, des traces de guerres existent avant la sédentarisation qui n’est plus le point de départ donné à la guerre et à la division sociale du travail par les historien.ne.s. Déjà à l’époque paléolithique des guerres tribales pour le contrôle de la « nature » (plutôt de certaines ressources)28 ont laissé des traces.

L’apparition de la guerre et de la violence est le cœur du débat actuel en histoire paléolithique, il est donc difficile de se servir d’une certaine lecture de cette période comme un argument politique, même s’il est reconnu que la sédentarisation et le contrôle des terres agricoles ont engendré un niveau de violence supérieur. De plus cette idée est un appel à la vision naturaliste de Rousseau qui écrivait : « l’homme est naturellement pacifique et craintif »29. Une approche s’opposant30 à la vision Hobbsienne de la « violence naturelle » qui n’est pas plus historiquement démontrée. En opposition à cet argument de « nature humaine violente », le mouvement Deep Green Resistance ne semble pouvoir opposer que le simpliste argument d’une société capitalo-productiviste ayant culturellement perverti un homme profondément pacifique naturellement31. Il n’y pas de tentatives de dépassement des deux schémas classiques de la pensée occidentale, deux traditions philosophiques dont les argumentaires figés depuis Hobbes et Rousseau sont presque uniquement fondés sur une abstraction.

Une dérive culturaliste, excluante et validiste :

Si le mouvement DGR au premier abord semble être issu du développement idéologique d’un mouvement d’ultra-gauche primitiviste (appel à l’action révolutionnaire, à l’activisme etc.) il développe (en France en tout cas) une approche de plus en plus naturaliste et excluante pour de nombreuses minorités (malades, handicapé.e.s & minorités de genre en tête), tout en idéalisant et réduisant à une dimension primitive des peuples non-occidentaux. De fait dans les productions de DGR les peuples autochtones sont toujours vus au travers de leur propension à la lutte contre le progrès -au sens de civilisation- comme si celui-ci était toujours imposé de l’extérieur par les blancs, (ou l’ethnie dominante) et jamais choisies par certaines populations. Un peu comme si leurs modes d’organisations culturels étaient naturels, n’avaient pas subi d’évolution, n’existaient pas en réaction dans des contextes historiques connaissant des évolutions. On n’est pas très loin du mythe du « bon sauvage » des Lumières, quelle révolution de la pensée !

Sous un autre angle on peut observer que des traductions de textes dits « féministes »32 disponibles sur le principal organe de propagande du mouvement en France (le site « partage-le.com »), sont des textes faisant appel à une définition biologique de la lutte féministe excluante pour les personnes trans et non binaires. Cette vision biologique33 étant là encore l’image du développement d’une pensée naturaliste pour qui les interprétations sociales et psychologiques de leurs conditions par les individus est un écart inconcevable (car moderne) à leur « état de nature », leur état biologique.

Cette critique de la modernité et du progrès semble se doubler d’un attachement inconscient à une forme de sélection naturelle. Leur cadre de pensée ne prend pas en compte les vies humaines pour lesquelles le progrès (sous ses aspects sociaux et médicaux) est nécessaire à la survie. Que ce soit pour les handicapé.e. s ou les malades dont la vie nécessite des traitements produits en quantités industrielles, qui ne peuvent être conçus sans recours à une approche scientifique internationale à grande échelle et ne peuvent être pris en charge à petite échelle, sans technologie. A cette critique, certains répondent que la préoccupation du soin est un privilège, un soucis de privilégié.e.s. A ceux-là nous leur répondons : que le privilège du soin soit le privilège de toutes et de tous par une industrie au service du vivant et non du capitalisme.

Même remarque pour les victimes de catastrophes environnementales ou techniques nécessitant des transferts de ressources rapides et massifs vers des zones sinistrées (et donc les infrastructures de transports nécessaires à cela). Ces populations semblent être les grandes absentes des considérations de ce mouvement politique et de sa critique sociale. Sauver des vies relèverait-il du « confort bourgeois » ? Aucun des articles de DGR ne fait cas de ce problème majeur en cas d’application de leur programme politique. Ce silence s’explique peut-être car cette position ne serait pas soutenable dans des tentatives de conquête de l’opinion et de massification auxquelles semble s’appliquer DGR…

Le processus de changement climatique étant enclenché, un arrêt pur et simple de la civilisation industrielle comme souhaité par DGR n’arrêterait pas l’augmentation croissante de l’impact des catastrophes sur le vivant. De plus l’ « abandon de la technologie » déclencherait sans aucun doute de nouveaux risques technologiques du fait de l’abandon des infrastructures (que faire des centrales nucléaires déjà existantes par exemple ?). Une approche décroissante ne peut pas être un départ/une fuite des lieux de vies non-naturels mêmes si l’on considère que des lieux naturels existent encore (ce qui est très discutable). Le retour à la « nature » n’est pas possible pour tous et n’est pas souhaitable pour tous, l’impact de nos actions passées (ou des collectifs passés) rattrapera les humains dans cette démarche de fuite, on ne peut échapper à un changement à échelle planétaire. Fuir nos problèmes au lieu de rentrer en conflit avec nos conséquences… intéressant.

Cette idéologie antiprogressiste (au sens matérialiste du terme), anti-civilisationnelle, primitiviste semble donc se chercher une justification au cœur même dans la pensée moderne occidentale, un choix qui peut sembler étrange. Nous sommes face à la construction d’un contre-discours, un retournement simple d’une prise de position classique dans une dialectique nature/culture, il n’y a pas de tentatives de sortir de cette dialectique classique de la pensée civilisationnelle, il y a une opposition à des valeurs mais pas d’abandon ou de dépassement des cadres de pensée à l’origine de ces valeurs. Un simple appel au passé ne pouvant pas être une solution pour la construction d’un avenir. L’humanité ayant déjà fait société, déjà formé des civilisations et ayant déjà travaillé34 l’ensemble de la nature ; au point qu’il n’y a plus d’espace naturel en tant que tel aujourd’hui, que ceux-ci ont tous été apprivoisés/assujettis par et pour l’humanité, voire construits par et pour cette dernière.

Être arc-bouté sur une division entre la nature et la culture me semble donc être une lecture très peu pertinente des changements environnementaux et sociétaux à venir. Ce n’est pas en restant dans les oppositions classiques de la pensée moderne et en les renversant symétriquement que l’on peut penser un changement politique souhaitable, à moins d’avoir un projet réactionnaire. Il existe effectivement des arguments qui font de la collapsologie comme la pense Servigne le dernier espace de la pensée bourgeoise, occidentale et moderne, la science de son propre déclin, un dernier excès narcissique35 de la modernité. L’effondrement de cette même civilisation est peut-être souhaitable mais le retour en arrière ne peut pas être le projet politique porteur de l’acceptation de l’effondrement, dont chacun peut juger s’il en fait ou non une catastrophe. L’idée de retour à la nature étant de plus difficile à concevoir dans un monde ou tous les espaces sont le produit de la main de l’humanité ou autrement dit de la civilisation, à long terme la « nature » reconquerra peut-être les espaces assujettis par l’homme mais à court terme c’est une catastrophe sociale qui se profile pour l’humanité. C’est peut-être là que se trouve un des points clef de cette idéologie radicale, la critique du suprémacisme humain36 qui mène à une pensée qui se trouve à l’opposé exact du transhumanisme (le récit techniciste décrit par Lyotard)37, ou la technique ne doit plus intervenir pour assurer la survie de l’homme dans la nature, mais ou la nature passe avant tout.

La place de l’humain n’est donc dans cette vision plus au centre de la conception politique, culturelle et philosophique c’est peut-être le seul apport novateur de ce courant de pensée, une critique de la centralité de l’humain dans l’idée du progrès. Il est regrettable que cette dénonciation du suprémacisme humain se fasse au profit d’une conception faussée et essentialiste de la nature vu comme une extériorité à l’humanité, un espace que nous aurions abandonné pour mieux le détruire et auquel nous devrions revenir. Un retour à un « état de nature » hypothétique et portant des sous-entendus idéologiques d’inspiration réactionnaire. Les critiques présentées ici se consacrent au fond théorique de DGR et aux points problématiques de celui-ci, de nombreuses critiques pourraient encore être faites sur la forme mais nous n’avons pas ici le temps de disserter beaucoup plus dans cet article déjà trop long (et chiant).

Pour aller plus loins notamment sur les positions transphobes de DGR, quelques articles et témoignages d’activistes américain.e.s. Ici un communiqué de Aric McBay (un auteur du livre Deep Green Resistance et un des fondateurs de l’organisation) sur la transphobie de Derrick Jensen et Lierre Keith. Ici un article critique de DGR en anglais. (Je le traduirai plus tard).

Comme l’écrit cette dernière personne :
« A new generation of DGR writers must arise from the backwardness of its current leaders. Rise up, DGR, from the ashes and move towards the fires of global revolution! »  »
« Une nouvelle génération d’écrivains DGR doit surgir par delà ses leaders arriérés. Levez-vous, DGR, depuis les cendres et avancez vers les feux de la révolution mondiale! »

On ne leur en souhaite pas moins!

Écrit par IB, relecture et suggestions par P.

Une pensée pour moi-même, une paraphrase de Gramsci : « Il y a quelque chose d’infantile dans le fait de prendre pour cible des penseurs médiocres, le risque étant dans ce cas que la médiocrité contamine le critique lui-même. » ( Razmig Keucheyan. Guerre de mouvement et guerre de position. Paris: La Fabrique éd., 2012. )

Notes

1Servigne Pablo et Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer : petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, Seuil, 2015.

2 Comme Foucault l’évoque au sujet de la sécurité sociale, Foucault, Michel, et R. Bono. « Un Système Fini Face à Une Demande Infinie ». Scribd, 1984.

3Beck Ulrich, La société du risque. Sur la voie d’une autre modernité, trad. de l’allemand par L. Bernardi. Paris, Aubier, 2001, 521 p.

4Neyrat, Frédéric. Biopolitique des catastrophes. Paris: Éditions MF, 2008.

5Ibid.

6 Casaux Nicolas, « Le problème de la collapsologie », Le Partage,‎ janvier 2018 (lire en ligne)

7Ibid.

8Ibid.

9Ibid.

10Ibid.

11Ibid.

12Riesel, René, et Jaime Semprun. Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable. Paris: Encyclopédie des nuisances, 2008.

13Ibid.

14Casaux Nicolas, « Le problème de la collapsologie », Le Partage,‎ janvier 2018 (lire en ligne)

15Riesel, René, et Jaime Semprun. Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable. Paris: Encyclopédie des nuisances, 2008.

16Ibid.

17Ibid.

18Casaux Nicolas, « La vie à la fin de l’Empire : Effondrement,suprémacisme et lamentations narcissiques», Le Partage,‎ mai 2017

19Casaux Nicolas, « Le problème de la collapsologie (suite) : NEXT, Cyril Dion et l’idéologie du progrès», Le Partage,‎ juin 2018 (lire en ligne)

20Casaux Nicolas, « Le problème de la collapsologie », Le Partage,‎ janvier 2018 (lire en ligne)

21Monbiot George « The Naturalists Who Are Terrified of Nature »,2013

22Casaux Nicolas, « Le problème de la collapsologie », Le Partage,‎ janvier 2018 (lire en ligne)

23Casaux Nicolas, « Le mensonge du progrès», Le Partage,‎ octobre 2018

24Casaux Nicolas, « Le problème de la collapsologie (suite) : NEXT, Cyril Dion et l’idéologie du progrès», Le Partage,‎ juin 2018 (lire en ligne)

25Casaux Nicolas, « Le problème de la collapsologie (suite) : NEXT, Cyril Dion et l’idéologie du progrès», Le Partage,‎ juin 2018 (lire en ligne)

26Tilly Charles. La guerre et la construction de l’Etat en tant que crime organisé. In: Politix, vol. 13, n°49, Premier trimestre 2000. Les mafias, sous la direction de Jean-Louis Briquet .

27 Guilaine Jean & Jean Zammit, Le Sentier de la guerre. Visages de la violence préhistorique, Seuil, 2000, 400 p.

28Anne Lehoërff, Préhistoires d’Europe – De Néandertal à Vercingétorix, Paris, éditions Belin, coll. « Mondes anciens », 2016,

29Médina José, André Senik, Claude Morali, Jean-Jacques Rousseau. Du contrat social, Magnard, 1994, p. 67.

30Minski Ana, « Le mythe de l’Homme tueur», Le Partage,‎ novembre 2018

31Minski Ana, « Le mythe de l’Homme tueur», Le Partage,‎ novembre 2018

32Murphy Meghan « Nous devons être plus courageuses », Le Partage, novembre 2018,traduction par TRADFEM et réviser par Nicolas Casaux.

33Laidlaw Michael K. « La dysphorie sexuelle,le transgenrisme,le transsexualisme et l’enfance », Le Partage, novembre 2018,traduction par Nicolas Casaux.

34Travail, au sens de Marx.

35Casaux Nicolas, « Le narcissisme pathologique de la civilisation», Le Partage,‎ juin 2018

36Jensen Derrick, « The myth of human supremacy » Seven Stories Press, 2016.

37Lyotard, Jean-François. La condition postmoderne: rapport sur le savoir. Collection Critique. Paris: Éditions de Minuit, 1979.

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